Le portrait photographique montre Godin assis, un livre à la main, fixant l’obje

Portrait de Godin. Photographie anonyme, vers 1860. Collection Archives départementales de l’Aisne.

La maison natale de Godin se situe dans le village d’Esquéhéries dans le départe

Maison natale de Godin à Esquéhéries (Aisne) Photographie anonyme, 1907. Collection Familistère de Guise

Dans une lettre adressée à la presse en 1848, Godin déclare son adhésion aux idé

« Je suis phalanstérien... » Brouillon de la lettre de Godin au directeur du Courrier de Saint-Quentin, juillet 1848 (détail). Collection Familistère de Guise.

Le portrait montre Godin, assis sur une chaise, à l’époque de la construction du

Jean-Baptiste André Godin à l'âge de 45 ans environ. Photographie anonyme, vers 1860-1865. Collection Archives départementales de l’Aisne.

Marie Moret, collaboratrice de Godin,  pose assise sur une chaise devant une tab

Marie Moret à l'âge de 25 ans environ. Photographie anonyme, vers 1860-1865. Collection Archives départementales de l’Aisne.

Le dessin montre Godin tenant à la main une gravure représentant le Familistère.

Caricature de Godin en fondateur du Familistère. Dessin de Demare, Les Hommes d’aujourd’hui, 1880. Collection Familistère de Guise.

Le convoi funéraire de Godin, suivi par une foule nombreuse, s’avance sur la pla

Le cortège funèbre de Jean-Baptiste André Godin sur la place d'Armes de Guise. Photographie anonyme, 18 janvier 1888. Collection Familistère de Guise.

Une biographie

JEAN-BAPTISTE ANDRÉ
GODIN (1817-1888)

Un ouvrier de la campagne picarde, autodidacte, devient un capitaine d’industrie innovant, un réformateur ambitieux et un bâtisseur remarquable. Contemporain de Karl Marx, Godin consacre son existence à faire du Familistère le modèle d’une révolution sociale pacifique.

À Esquéhéries, dans l’Aisne

Jean-Baptiste André Godin est issu d’une famille d’artisans ruraux qui exercent le métier de serrurier dans le nord du département de l’Aisne. Il naît le 26 janvier 1817 dans le village d’Esquéhéries, où, en 1816, ses parents se sont mariés et ont acquis une maison. Il est l’aîné de trois enfants. La famille est modeste ; quelques vaches et un peu de culture permettent de compléter les revenus de l’atelier paternel. Godin fait sa première communion ; il montre une dévotion plutôt fervente, puis se met à douter et déserte la paroisse. De 1821 à 1828, Godin fréquente l’école municipale laïque d’Esquéhéries.

À onze ans et demi, il doit commencer à travailler dans l’atelier de serrurerie paternel. L'apprenti seconde aussi ses parents dans les travaux des champs. Il aspire pourtant à une carrière intellectuelle. Pendant qu'il garde les vaches, il lit les livres de Rousseau, Voltaire ou Diderot qu'il achète avec ses économies aux colporteurs de passage.

Années d’apprentissage

Le jeune homme décide de quitter son village pour aller chercher dans les villes le moyen d'un apprentissage industriel plus avancé. En 1834, il travaille à Meaux puis à Paris. L'année suivante, Godin retrouve à Bordeaux son cousin germain Jacques-Nicolas Moret (1809-1868), également serrurier. D’octobre 1835 à septembre 1837, ils parcourent le midi de Toulouse à Marseille puis Lyon, où ils trouvent de l’emploi dans de petits ateliers. Selon Godin, ces années sont décevantes sur le plan professionnel. Mais il se rend compte du désordre provoqué par la libre concurrence et découvre la « question sociale ».

Le fondateur du Familistère affirme dans Solutions sociales en 1871 que sa vie d'ouvrier a déterminé son engagement : «Si un jour je m’élève au-dessus de la condition de l’ouvrier, je chercherai les moyens de […] relever le travail de son abaissement. » Quand il revient à Esquéhéries en septembre 1837, Godin ne s'est pas forgé de certitudes, mais il a pris une mesure de la société contemporaine.

Débuts en industrie

Le 19 février 1840, Godin se marie avec Esther Lemaire. Émile, leur fils unique, naît le 21 novembre de la même année. Avec le pécule que le couple reçoit en dot, Godin fonde son propre atelier de serrurerie-fumisterie. Le 15 juillet 1840, il dépose un premier brevet pour la fabrication d'un poêle en fonte de fer. La substitution de la fonte à la tôle de fer donne un avantage décisif à sa production.

Godin décide en 1846 de transférer son entreprise à Guise, petite ville de 3 500 habitants à 15 km d'Esquéhéries, où la main d'œuvre est disponible. L’installation de la fonderie Godin-Lemaire est autorisée le 13 juin 1846. La manufacture compte alors une vingtaine d’employés. La production commence à prendre de l’ampleur : 80 à 100 appareils de chauffage sont expédiés quotidiennement en 1850. Godin utilise sa position nouvelle de chef d’industrie comme un levier pour agir sur la « question sociale ». Au sein de l'usine de Guise, il apporte des améliorations à l’organisation du travail qui lui sont inspirées par son expérience d’ouvrier. Il crée dès 1846 une caisse de secours mutuels gérée par un comité d’ouvriers.

Je suis phalanstérien

En 1842, l'industriel découvre le fouriérisme à travers un exposé de la doctrine sociétaire paru dans le journal Le Guetteur de Saint-Quentin. C’est une révélation. Le système de Charles Fourier est la science sociale et l’idée de l’association du capital et du travail est la formule de la révolution sociale pacifique. En 1843, Godin entre en contact avec les disciples de Fourier rassemblés dans une « École sociétaire » et souhaite mettre ses talents pratiques au service de la cause. Il se trouve à Paris au moment de la révolution de février 1848. Le 23 février, il affiche dans les rues de la capitale un placard composé par les rédacteurs du journal fouriériste La Démocratie pacifique pour réclamer, entre autres choses, une « union et association fraternelle entre les chefs d'industrie et les travailleurs ».

En avril 1848, l'industriel se présente sans succès aux élections législatives. Après l'insurrection de juin 1848 déclenchée par la fermeture des ateliers nationaux, Godin est victime le 4 juillet 1848 d’une perquisition domiciliaire. En réponse à cette intimidation, il publie dans la presse une déclaration : « Je suis phalanstérien ».

Après l'élection de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République en décembre 1848, les dirigeants du mouvement fouriériste Victor Considerant et François Cantagrel trouvent refuge en Belgique. L'École sociétaire est dispersée et Godin devient l'un de ses agents les plus actifs en France. L'industriel socialiste n’est pas inquiété par le gouvernement du Second Empire instauré le 2 décembre 1852. L'usine de Guise occupe 180 ouvriers en 1852.

L’aventure du Texas

Le projet de fonder une colonie au Texas réanime le mouvement fouriériste. Les séjours de Godin à Bruxelles, où il entreprend de fonder une deuxième usine, lui offrent des occasions de discussions avec les exilés sur la possibilité d'un essai pratique de la doctrine phalanstérienne. En mai 1852 le fouriériste américain Albert Brisbane, de passage en Belgique, persuade Considerant de l'accompagner aux États-Unis. Godin devient l'actionnaire le plus important de la Société de colonisation européo-américaine du Texas fondée le 26 septembre 1854 à Bruxelles. Il en assume la cogérance et participe activement à l’organisation matérielle de la colonie de Réunion située à Dallas.

Godin est bien décidé en 1855 à rejoindre le Texas pour mettre son expérience au service de Réunion. En mars 1856, il renonce pourtant à s'y rendre, jugeant désespérée la situation de la colonie. Godin est désenchanté des promesses des idéologues fouriéristes. L’épisode du Texas est déterminant : « je fis un retour sur moi-même, écrit-il dans Solutions sociales en 1871, et pris la ferme résolution de ne plus attendre de personne le soin d’appliquer les essais de réformes sociales que je pourrais accomplir par moi-même ». Il forme le projet de tenter à Guise une expérimentation aussi radicale que possible dans les conditions données de la société.

À partir de 1856, Godin se consacre à l’édification du « Familistère », un phalanstère qu'il prétend réinterpréter en passant la doctrine fouriériste au crible de la réalité.

Le Familistère ou Palais social

Godin acquiert en 1857 à Guise un vaste terrain situé dans un méandre de l’Oise, en face de son usine. Il entre en contact avec l'architecte Victor Calland, auteur avec son confrère Albert Lenoir d’un projet de « palais de famille », mais il ne donne pas suite à leur proposition. L'industriel n'est pas seulement le promoteur du Familistère, il s'en fait l'urbaniste, l'ingénieur et l’architecte.

Le Palais social est destiné à accueillir 1 500 personnes, les familles des ouvriers et employés de l'usine. Le projet comprend trois grandes unités d’habitation juxtaposées, édifiées chacune autour d’une vaste cour intérieure couverte, des bâtiments « d’industrie domestique » (magasins et services) et des jardins. Le premier immeuble d’habitation est complètement achevé au cours de l’hiver 1860-1861.

Au printemps 1861, le Familistère compte déjà 350 résidents volontaires. Fort de ce succès, Godin peut poursuivre son programme. En 1870, le Familistère compte près de 900 habitants. Godin a déjà affecté à la réalisation du « Palais du travail » près d'un million de francs prélevés sur les bénéfices industriels des usines de Guise et de Bruxelles. Les logements sont spacieux et hygiéniques et les services sont nombreux et remarquables. Des emplois sont créés pour accomplir les travaux d'utilité commune : en 1867, 55 personnes sont employées au Palais social. Godin installe des comités de gestion du Familistère composés d'habitants hommes et femmes.

Le fondateur reste au départ très discret. Il ne veut pas exposer l'œuvre à la critique avant d'avoir obtenu des résultats probants. Il accepte finalement en 1865 d'ouvrir le Familistère à la visite et s’efforce désormais de lui donner de la publicité en France et à l'étranger.

Godin et la République

Le républicain Godin s'accommode du Second Empire pour se consacrer entièrement au développement du Familistère et de son industrie. Mais à la faveur de la libéralisation du régime, il s’engage à nouveau dans l'action publique, en tant que leader local de l'opposition. Après la proclamation de la Troisième République, le 4 septembre 1870, il préside la commission municipale de Guise. En février 1871, il est élu député de l’Aisne à l’Assemblée nationale sur la liste des républicains modérés. De 1871 à 1875, Godin séjourne à Versailles où siège l'Assemblée. Son éloignement de Guise lui donne l'occasion d’observer comment le Familistère peut s’autogérer. Godin a pu croire un moment que l'idée d'association allait s'épanouir dans la nouvelle République. C'est avec cet espoir qu'il fait paraître en juillet 1871 ses Solutions sociales, gros volume « de philosophie sociale ».

Godin est déçu par le travail parlementaire et ne se présente pas aux élections législatives de 1876. Il continue à s’intéresser à la politique nationale. Il plaide par exemple pour la suppression de l'impôt et pour le droit d'héritage de l'État sur les successions : l’idée est d’utiliser la richesse des morts plutôt que la pauvreté des vivants afin de créer des institutions sociales. L’industriel se fait élire au conseil général de l'Aisne en octobre 1871 et en novembre 1877 sans parvenir à influencer cette assemblée de notables. Il est sèchement battu aux élections cantonales d'août 1883.

L’Association

Le Familistère est préparatoire à l'association, répète Godin depuis 1860. L'issue de la séparation de Godin avec son épouse met cependant l'expérience en péril. L’accord conclu en mars 1877, préserve l'usine et le Palais social. Godin achève alors la construction du palais et il lui propose à la population de nouvelles expériences sociales « préparatoires », après celles conduites sur la reconnaissance du talent (1867-1870) et sur la participation aux bénéfices (à partir de 1873). Le 3 mars 1878, l'industriel publie le premier numéro du Devoir, journal hebdomadaire consacré aux réformes sociales et au Familistère. Godin avait espéré que la commission administrative du Familistère s'emparerait du projet d'association pour en élaborer les statuts. C'est une déception pour le fondateur, qui rédige seul la nouvelle constitution.

L'Association coopérative du capital et du travail, Société du Familistère de Guise Godin & Cie, légalement fondée le 13 août 1880, fait du Familistère et de ses usines la propriété collective de ses travailleurs. Elle est gouvernée par un administrateur-gérant et un conseil de gérance élus par les membres associés. Ces derniers ont obligation de résidence au Palais social. Pour élargir le corps des associés, de nouveaux logements sont nécessaires. En 1883 et 1884, Godin édifie deux nouveaux bâtiments d'habitation à Guise. Il entreprend aussi en 1887 la construction d'un pavillon d'habitation à Laeken. Le fondateur parachève en 1887 les statuts de l'Association coopérative par la rédaction de son testament. Il lègue à l’Association la totalité de ses biens disponibles.

Le Familistère sans Godin

Godin apparaît comme le père du Familistère, son apôtre ou son prophète, inspiré ou autoritaire selon ses contemporains. Tout en défendant la solidité institutionnelle de l'Association, que des « hommes d'une habileté ordinaire » peuvent désormais gérer, il est conscient de la forte personnalisation de l'œuvre. Il se montre préoccupé par l'avenir du Familistère. En témoignent les rédactions successives de son testament ou son union avec Marie Moret, dont la postérité du Familistère est la signification explicite. Le 14 juillet 1886 a lieu le mariage « purement civil » de Jean-Baptiste André Godin avec sa petite-cousine et collaboratrice depuis les années 1860.

Godin meurt subitement le 15 janvier 1888, à la suite d'une opération pour une obstruction intestinale, moins de deux semaines après le décès de son fils Émile (le 2 janvier 1888). Marie Moret est élue administrateur-gérant de la Société du Familistère, charge dont elle démissionne le 1er juillet suivant. Le 29 avril 1888, l'Association décide d'ériger un monument funéraire sur la tombe de Godin et une statue sur la place du Familistère.

 

Pour aller plus loin :
L'album du Familistère, Guise, Les Éditions du Familistère, 2017, p.33-41.
Dictionnaire biographique du fouriérisme : notice biographique de Jean-Baptiste André Godin.