18 décembre 2020

FamiliLettres

En 2022, des milliers de lettres écrites et reçues par le fondateur du Familistère et par sa compagne seront accessibles au public. Les correspondances de Jean-Baptiste André Godin (1817-1888) et de Marie Moret (1840-1908) seront à terme consultables et étudiables en ligne. Cet exceptionnel ensemble documentaire inédit constitue la chronique intellectuelle et matérielle d’une œuvre pratique hors du commun. Il est aussi le journal de la vie quotidienne de deux personnalités singulières du XIXe siècle encore largement méconnues.

Façade du Palais social, photographie Georges Fessy, 2016 / Portraits de Jean-Baptiste André Godin et Marie Moret, photographies anonymes, vers 1860-1865 (archives départementales de l’Aisne)

Les archives du Cnam et du Familistère

La Bibliothèque centrale du Conservatoire national des arts et métiers à Paris, le Familistère de Guise et les archives départementales de l’Aisne conservent l’essentiel des archives du Familistère. Le Cnam et le Familistère se partagent en particulier les correspondances de Godin et Moret. Depuis plusieurs années, les deux institutions avaient le projet de mettre en valeur ce fonds épistolaire, dont l’étendue est à la fois une richesse et l’une des raisons de sa faible exploitation par les historiens. Pour se donner la possibilité de diffuser le fonds auprès des chercheurs/euses et pour assurer la conservation d’un patrimoine fragile, les correspondances avaient été numérisées en 2017-2018.

L’appel à projets CollEx-Persée

L’appel à projets lancé à la fin de 2019 par CollEx-Persée a été l’occasion de mettre sur pied un programme d’édition numérique des correspondances. CollEx-Persée est un groupement d’intérêt scientifique interdisciplinaire à l’échelle nationale. Il a pour vocation de soutenir la création de ressources numériques ouvertes exploitables par la communauté scientifique et de favoriser ainsi la recherche française. En mai 2020, le projet FamiliLettres a été lauréat de l’appel à projets de CollEx-Persée. Le programme est porté par le Conservatoire national des arts et métiers et le Familistère de Guise en association avec les laboratoires Lise (Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique - CNRS/Cnam) et Cédric (Centre d’études et de recherche en informatique et communications - Cnam), et en partenariat avec la plate-forme EMAN (Édition de manuscrits et d’archives numériques) développée au sein du laboratoire Thalim (CNRS / École normale supérieure) en collaboration avec l’Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM). FamiliLettres s’appuie sur un conseil scientifique composé du sociologue Michel Lallement et des historiennes Rebecca Rogers, et Jessica Dos Santos et de l’historien Bernard Desmars. FamiliLettres bénéficie du soutien financier de CollEx-Persée pour la période 2020-2022.

 

Marie Moret dans le bureau de l’appartement de Jean-Baptiste André Godin et Marie Moret, au premier étage de l’aile droite du Palais social, photographie anonyme, vers 1900 (archives départementales de l’Aisne).

 

Les correspondances de Jean-Baptiste André Godin et de Marie Moret embrassent la période de 1843 à 1908. L’ensemble connu des correspondances actives et passives est évalué à près de 20 000 lettres.

Grâce au soin particulier qu’ils prenaient à l’archivage de leur courrier, les correspondances actives de Jean-Baptiste André Godin et de Marie Moret sont conservées sans doute en presque totalité. 59 registres (31 + 28), pour la plupart composés de 500 folios, présentent plus de 18 000 copies à la presse de lettres adressées à des correspondant·es français·es, européen·nes ou américain·es. Quelques centaines de lettres éparses dans les cartons d’archives (manuscrits originaux, brouillons ou copies) complètent le fonds des correspondances actives. Les correspondances passives sont lacunaires mais présentent tout de même un ensemble significatif de plus d’un millier de lettres.

La correspondance du fondateur du Familistère, Jean-Baptiste André Godin (1817-1888), ancien ouvrier devenu un brillant capitaine d’industrie, un fouriériste enthousiaste, un réformateur social de premier plan et un bâtisseur admiré, couvre la période de 1843 (année qui suit sa conversion au fouriérisme) à 1888 (année de son décès). Elle aborde une grande diversité de sujets : le fouriérisme, la philosophie, les réformes sociales, les différents aspects du Familistère, la politique, les affaires industrielles, le spiritisme. La correspondance active est riche de près de 9 000 lettres : elle permettra de préciser l’aire d’influence dans laquelle l’industriel réformateur place son action.

La correspondance de Marie Moret (1840-1908), petite-nièce, collaboratrice, compagne puis épouse de Jean-Baptiste André Godin, couvre la période de 1860 (année de son installation au Familistère) à 1908 (année de son décès) ; elle comprend près de 9 000 lettres expédiées. Son édition va donner lieu à la découverte d’une personnalité peu ou pas étudiée et va permettre de mieux apprécier son rôle dans l’expérimentation familistérienne.

Une édition numérique

FamiliLettres est un programme d’édition numérique des correspondances actives et passives de Jean-Baptiste André Godin et de Marie Moret sur la plate-forme en ligne EMAN, développée à partir du logiciel libre Omeka. FamiliLettres comprend un volet d’étude du corpus et un volet de recherche sur les méthodes de visualisation des données qui pourront bénéficier à l’ensemble de la communauté EMAN (41 projets d’édition à ce jour).

L’édition numérique est le moyen le plus adapté pour appréhender un corpus aussi abondant et pouvoir en tirer des enseignements généraux. L’édition numérique commence par la saisie normalisée des informations caractéristiques (ou « métadonnées ») de chaque item : titre de la lettre ; lieu de conservation et cote ou numéro de référence de la lettre ; description matérielle sommaire ; langue utilisée ; auteur, date et lieu de rédaction, nom du ou des destinataire(s), lieu de destination. Ces métadonnées, mises en relation sur la base avec les images numériques de chaque page de la lettre, constituent la fiche d’identité de la lettre.

Par exemple :

Marie Moret à Amédée Moret, 12 novembre 1889 (Conservatoire national des arts et métiers, CNAM FG (43) 8)

Marie Moret à Amédée Moret, 12 novembre 1889
CNAM FG (43) 8
4 p. (256r, 257v, 258r, 259r) ; copie à la presse d’un manuscrit
Français
Moret, Marie (1840-1908)
Guise (Aisne) – Familistère
12 novembre 1889, 1889/11/12
Moret, Amédée (1839-1891)
66, rue Louis-Blanc, Paris

Ces métadonnées essentielles sont traitées par la plateforme EMAN pour produire des représentations globales ou partielles du corpus, de nature statistique ou cartographique par exemple. Quel est le volume de la correspondance produite par Godin ou Moret à telle époque ? Quelle est la répartition du volume de leur correspondance au cours d’une année ? Quels sont leurs correspondants favoris ? Comment évolue la géographie ou la typologie de leurs destinataires au cours du temps ?

Les métadonnées essentielles sont ensuite augmentées de données utiles à la connaissance du contenu de la lettre : informations biographiques sur l’auteur ou le destinataire (genre, qualités, biographie sommaire), description du sujet de la lettre, indexation des thèmes abordés dans la lettre, indexation des noms de personnes, des événements ou des œuvres citées, relations avec d’autres items, bibliographie, etc. C’est un travail d’enrichissement continu qui pourra être poursuivi tout au long de la durée de vie de la base. Le traitement de ces données suscite de nouveaux besoins de représentation : suivre la conversation épistolaire de deux correspondants au fil du temps, mettre en relation les lettres abordant les mêmes sujets, mettre en relation les correspondances de Godin et Moret avec une chronologie fine de leur biographie, etc.

En relation avec la plate-forme EMAN, le laboratoire Cédric imagine les diverses solutions pertinentes de visualisation des informations produites par l’analyse des données. L’expérimentation menée par le Cédric est décisive pour appréhender un corpus d’un tel volume et offrir des possibilités de représentations utiles à la connaissance et à la recherche. Elle pourra aboutir au développement d’une extension pour EMAN utile à l’ensemble de ses utilisateurs.

Le monde de la correspondance

FamiliLettres sera connecté à l’univers scientifique numérique : les données pourront être mises en relation avec les bases de données historiques en ligne, par exemple avec Le Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier ou le Dictionnaire biographique du fouriérisme, avec Gallica, Europeana ou la Bibliothèque numérique du Congrès, ou encore avec les correspondances éditées sur EMAN. Les riches ressources numérisées de la bibliothèque centrale du Cnam et du Familistère seront également exploitées pour « augmenter » auprès de l’internaute l’information livrée par la correspondance : collection du journal du Familistère Le Devoir (1878-1906), collection de photographies anciennes du Familistère, le Livre des visiteurs et visiteuses du Familistère, etc. Les destinataires des lettres de Godin et Moret peuvent être représentés par un portrait, un article d’un·e correspondant·e de Godin ou Moret paru dans Le Devoir pourra être lié à telle lettre ou à la biographie de celui-ci ; une photographie représentant  une fête de l’Enfance ou un article de presse décrivant tel événement peut accompagner une lettre qui évoque l’événement, etc. L’édition numérique d’une correspondance peut avoir une dimension encyclopédique. Elle concilie des objectifs scientifiques avec le plaisir de la navigation dans le corpus.

 

Brouillon de la lettre de Jean-Baptiste André Godin à monsieur Gauthier, 15 avril 1849 (archives du Familistère, cahier 1843-1846).

Des lettres ouvertes à la lecture

Les lettres peuvent être difficiles à déchiffrer pour plusieurs raisons : une écriture manuscrite mal formée, des surcharges de ratures et de corrections ou une mauvaise conservation du support et de son encre (ce qui est le cas de certaines copies de lettres de Godin notamment). Mais l’édition numérique prévoit la transcription partielle ou totale du corpus. C’est un bénéfice important pour le plaisir de la lecture, mais aussi pour la recherche. Grâce aux transcriptions, le contenu même des lettres devient un territoire de données interrogeables. Le domaine de la recherche est alors notablement étendu. Il est alors possible de faire des requêtes sur des mots ou des séquences de mots dans tout ou partie du corpus : quelles occurrences de « solutions sociales », de « Fourier », de « spiritisme », de « femme », de « fonte de fer », de « guerre »… ? Des essais de transcription automatique doivent être réalisés sur différentes parties du corpus de FamiliLettres par le moyen d‘un logiciel dédié à la reconnaissance automatique d'écriture manuscrite, avec l’espoir qu’il donnera de bons résultats. Car la transcription manuelle est une opération minutieuse, lente, et seule la transcription manuelle d’un nombre restreint de lettres choisies pourrait être envisagée en 2021 et 2022.

La transcription est le support indispensable à la création de nouvelles métadonnées : l’annotation du texte. Les lettres transcrites peuvent être annotées de manière à en éclairer le contenu, en particulier par l’apport d’informations de contexte historique. Sur proposition du conseil scientifique de FamiliLettres, un échantillon de lettres pourra être annoté avant la fin de la première étape du projet en 2022.

La première phase du projet FamiliLettres se déroule en 2020-2022. Elle a pour objectif d’éditer sur EMAN les correspondances de Jean-Baptiste André Godin et de Marie Moret conservées au Cnam et au Familistère : éditer les correspondances actives déjà numérisées, et numériser puis éditer les correspondances passives de l’un et l’autre. Une deuxième phase du projet pourra être consacrée à la poursuite de la transcription et de l’annotation de la correspondance déjà éditée, et à l’édition de la correspondance conservée dans d’autres fonds d’archives (archives départementales de l’Aisne, archives nationales, fonds divers publics et privés).