Lettres choisies

Marie Moret met un soin particulier à l'archivage de sa correspondance. À partir de 1879, elle copie par le moyen d'une presse tous les courriers qu'elle rédige et rassemble ces copies dans des registres, aujourd'hui conservés au Conservatoire national des arts et métiers et au Familistère de Guise. Cette correspondance privée constitue une source indispensable pour apprécier le rôle de Marie Moret dans l'œuvre du Familistère et pour documenter la vie quotidienne d'une femme en province dans la seconde moitié du XIXe siècle.

Le Conservatoire national des arts et métiers et le Familistère de Guise conduisent depuis 2019 un projet d'édition numérique des correspondances de Jean-Baptiste André Godin et de Marie Moret, baptisé FamiliLettres. Il s'agit de mettre à disposition des chercheurs et du public près de 20 000 lettres adressées ou reçues par Godin et Moret, conservées dans les deux institutions. Pour en savoir davantage sur : FamiliLettres.

 

Marie Moret à Auguste Fabre, 28 décembre 1891

Le coopérateur nîmois Auguste Fabre, ancien associé du Familistère, est sans doute l'ami le plus proche de Marie Moret après la mort de Godin en janvier 1888. 

Vue d'une lettre manuscrite

Lettre de Marie Moret à Auguste Fabre, 28 décembre 1891 (page 1/2). Collection Familistère de Guise (inv. 1999-9-51, fol. 487r) 

MARIE MORET À AUGUSTE FABRE 1, LE 28 DÉCEMBRE 1891

28 décembre 1891 2

Dear great friend 3,

Je suis dans mes lettres de jour de l’an, et comme vous et Pascaly4 êtes au rang de nos plus chères affections, je ne puis clore mon courrier sans en mettre une pour vous. Ce ne sera que quelques lignes mais vous sentirez bien qu’elles viennent du cœur.
Ayez donc tout le bonheur possible, dear great friend, vous qui ne séparez pas votre bonheur du bonheur universel 5 !
L’affreux temps que nous avons par ici est cause que Pascaly se ressent d’influenza 6. Il a gardé la chambre depuis trois jours. Il me dit qu’il va mieux. Je le prie instamment de ne pas faire d’imprudence. Le cher garçon !

Et vous comment vous portez-vous ? Le temps vous a-t-il permis de continuer vos chasses 7 ?
Donnez-nous bientôt de vos chères nouvelles. Dites-nous si vous n’apercevez pas des points noirs à l’horizon pour 1892 ? Si vous croyez que les traités de commerce de la triple alliance 8 devenue la quadruple ou quintuple ou sextuple alliance sont un acheminement à la constitution des États-Unis d’Europe 9, et si la France finira par s’y rallier ?

Les affaires continuent de bien aller dans l’association, au point de vue commercial et industriel. Quant au point de vue moral, vous savez comme c’est difficile à apprécier ! Tout a l’air bien. C’est tout ce que je puis dire 10.

Votre « Émancipation 11 » marche bien. Je m’en réjouis. J’espère que l’entente avec la Ligue pour le relèvement de la Moralité 12 va vous valoir de nouveaux et nombreux abonnés.

Au revoir, dear great friend, vous avez bien compris qu’Émilie et Jeanne 13 s’unissent à moi dans cette lettre, et que ce sont les plus affectueux souvenirs de trois personnes que je vous offre.
À vous de tout cœur,
Marie Godin

 

1. Auguste Fabre (Uzès, 1839 - Genève, 1922) est le fils d'un pasteur protestant fouriériste, partisan lui-même de la doctrine de Charles Fourier, pacifiste, féministe, militant de la coopération et l'un des fondateurs de l'École de Nîmes. Il est appelé au Familistère de Guise par Jean-Baptiste André Godin où il remplit les fonctions d'économe de l'Association coopérative du capital et du travail en 1880-1881. Marie Moret devient une amie proche de Fabre après la mort de Godin en 1888. Elle séjourne l'hiver chez Fabre à Nîmes avec sa sœur Émilie Dallet et la fille de celle-ci, sa nièce, Marie-Jeanne Dallet. Une biographie détaillée d'Auguste Fabre par Bernard Desmars est consultable en ligne sur le Dictionnaire biographique du fouriérisme.

2. Le lieu de rédaction de la lettre n'est pas indiqué : elle est rédigée au Familistère de Guise que Marie Moret ne quitte qu'à la belle saison pour séjourner à quelques kilomètres de là dans sa petite maison de lesquielles-Saint-Germain ou bien à Nîmes chez Auguste Fabre.

3. Dans sa correspondance, Marie Moret s'adresse habituellement ainsi à Auguste Fabre avec qui elle partage un goût et un intérêt pour la langue anglaise.

4. Jules-César Pascaly (1849-1914) est un journaliste français, rédacteur en chef du journal du Familistère Le Devoir à la fin du XIXe siècle et correspondant à Paris du Petit Provençal, journal publié à Marseille. Pascaly s'intéresse à la coopération et au pacifisme. C'est un ami d'Auguste Fabre et de Marie Moret avec laquelle il poursuit la publication du Devoir après la mort de Godin.

5. L'expression est employée par Charles Fourier en 1822 dans son Traité de l'association domestique-agricole.

6. Grippe épidémique.

7. On ne sait à quel genre de chasse Marie Moret fait référence.

8. Accord de défense conclu en 1882 par l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et l'Italie visant à isoler la France. Marie Moret fait souvent part à Auguste Fabre de son inquiétude à l'égard des tensions internationales et de leurs conséquences possibles sur sa situation et celle de sa sœur et de sa nièce.

9. L'expression « États-Unis d'Europe » est employée par Victor Hugo à l'ocassion de son discours d'ouverture du Congrès de la paix de 1849 à Paris. Elle devient en 1867 le titre du journal de la Ligue internationale de la paix et de la liberté.

10. À la mort de Godin en janvier 1888, Marie Moret remplit provisoirement la fonction d'admistratrice-gérante de l'Association coopérative du capital et du travail. Elle démissionne en juillet 1888 et redevient simple associée, observatrice des activités de l'Association. Dans sa correspondance avec Auguste Fabre, notamment, elle déplore parfois le manque d'esprit coopératif des associés. Á l'occasion de l'assemblée générale ordinaire d'octobre 1891, le rapport moral de l'administrateur-gérant François Dequenne indique : « Au point de vue général, la situation moral de notre société est toujours bonne et si nous devons parfois sévir et réprimer quelques abus inhérents à la faiblesse humaine, il n'en n'est pas moins vrai que la masse des membres de notre association est bonne et se pénètre des devoirs qui lui incombent. ». Il conclut ainsi le rapport financier de l'Association : « si au point de vue des bénéfices à partager, la situation est apparemment moins belle que les années antérieures, elle est toujours bonne et prospère au point de vue général » (Le Devoir, 1891, p. 621 et 632).

11. L'Émancipation est le titre du journal mensuel fondé à Nîmes en 1886, organe de l'École coopérative dite de Nîmes dont Auguste Fabre, Édouard de Boyve et Charles Gide sont les initiateurs.

12. En décembre 1891, le journal L'Émancipation et la Ligue pour le relèvement de la moralité publique, fondée en 1883 par des protestants abolitionnistes en matière de prostitution, font alliance pour que soit publié un Bulletin de la Ligue sous la forme d'un supplément du journal. Cet accord permet à L'Émancipation de compter 500 abonnés supplémentaires (L'Émancipation, 15 décembre 1891).

13. Émilie Dallet née Moret en 1843 est la sœur cadette de Marie Moret (1840-1908). De son mariage avec Pierre-Hippolyte Dallet, capitaine au long cours décédé en 1882, Émilie a une fille, Marie-Jeanne Dallet née à Guise en 1872. Emilie Dallet est associée de l'Association coopérative du capital et du travail et dirige les écoles du Familistère à la fin du XIXe siècle. Émilie et Marie-Jeanne vivent au Familistère, dans un appartement contigu à celui qu'occupe Marie Moret dans l'aile droite du Palais social. Marie-Jeanne Dallet épouse à Nîmes en 1901 Jules Prudhommeaux (1869-1948), historien, coopérateur et pacifiste.

 


 

Vue d'une lettre manuscrite

Première page de la lettre de Marie Moret à Tony-Noël, 25 février 1888 (Bibliothèque centrale du Conservatoire national des arts et métiers, Paris, FG 41 (3).

MARIE MORET1 À PAUL TONY-NOËL, 25 FÉVRIER 1888

 

Guise, Familistère, 25 Février 1888

Monsieur Noël2,

Vous avez bien compris, n'est-ce pas, que la question du Mausolée de mon mari est simplement à l'étude3, que ceux à qui il plait de nous présenter des projets (tant au Conseil de Gérance de la Société, qu'à l'exécuteur testamentaire4 de mon mari et à moi), le font à leurs risques et périls, et sans qu'il y ait de notre part le moindre engagement envers tel ou tel5.

Ceci entendu, je dois vous dire que, pour nous, c'est à peine si la question est abordée.

D'abord la neige couvre toute la campagne, le plan de la partie du jardin où doit se trouver le mausolée ne sera achevé que la semaine prochaine. Il vous sera envoyé aussitôt6, comme aux autres personnes qui se sont proposées pour nous soumettre un projet.

Je ne crois pas qu'une solution intervienne avant la fin de Mars ou les premiers jours d'Avril, époque où les affaires de la succession ramèneront ici M. Ganault, Député de l'Aisne, l'exécuteur testamentaire de mon mari, et où nous pourrons alors examiner les différents projets7.

Vous me demandez quelques indications sur ce que je pourrais rêver comme allégorie qui rende l'esprit général de M. Godin. Il faudrait avoir eu le temps d'y songer pour vous répondre, et je ne l'ai pas eu encore. Il me faudrait du recueillement et les affaires ne m'en laissent aucun8. Aussi, puisque vous parlez d'amener à Guise votre ami9 (pour qu'il voie l'emplacement sans doute, mais cela probablement ne lui semblera pas aussi pressant lorsqu'il aura, outre les indications que vous avez dû lui donner, le plan de l'endroit où doit s'élever le mausolée) je dois vous dire que je vous laisserai vous installer à l'hôtel. On dit que c'est l'Hôtel de la Couronne qui est le meilleur ici. Vous y serez plus à votre aise, et de mon côté je n'ajouterai pas à des préoccupations beaucoup trop multiples pour mon tempérament et mes habitudes10. La phase dans laquelle je suis jetée depuis la mort de mon mari me rend malade. Vous avez trop bien compris la vie de recluse où je me complaisais, pour ne pas saisir quelle perturbation profonde les évènements y ont apporté, et pour ne pas comprendre l'obligation où je suis de restreindre le plus possible ces causes de trouble, en face surtout des obligations auxquelles il faut que je réponde.

Ceci dit, je reviens à l'Allégorie. N'est-ce pas surtout aux artistes à l'imaginer ? Mon mari était possédé de l'amour du bien social, il voulait l'organisation pratique du bien-être physique et moral pour tous les êtres humains sans exception, ses propositions de réforme ont embrassé tout le cadre de la vie sociale, depuis l'organisation de la Commune jusqu'à celle du gouvernement de la nation et jusqu'à la fédération même des nations.

Il a écrit un certain nombre d'ouvrages ; il a réalisé le Familistère.

Il était, en outre, profondément spiritualiste et savait bien que son tombeau ne recèlerait que la partie grossière de son enveloppe matérielle. Il serait donc bon que son Mausolée indiquât ces traits généraux11.

Vous avez sur les autres artistes qui se proposent le précieux avantage de l'avoir connu et de posséder son buste12. A ce propos, veuillez me dire si, dans le cas où l'on jugerait bon de mettre une reproduction de ce buste dans le Mausolée, vous pourriez nous le redonner en bronze et quel serait le prix de ce travail13 ?

Les intempéries sont assez vives dans notre région ; le bronze se comporterait-il bien dehors ? Le marbre serait certainement rongé très vite. Faudra-t-il du granit pour le Mausolée14 ?

Tout cela est à voir.

Merci de votre gracieuse lettre. Recevez, Cher Monsieur, les compliments de mon entourage et l'assurance de mes meilleurs sentiments,

Marie Godin 

 

1. Cette lettre n'est pas rédigée de la main de Marie Moret mais par une personne chargée de la rédaction de plusieurs lettres de sa correspondance à partir du 5 février 1888, « je me ressens trop souvent d’une fatigue de la main droite qui m’oblige à certains ménagements ».

2. Edme-Anthony-Paul Noël, dit Paul Tony-Noël (1845-1909) est un sculpteur français réputé, Grand Prix de Rome en 1868. En 1881-1882, il avait réalisé les portraits en buste de Jean-Baptiste André Godin et de Marie Moret (collection du Familistère de Guise).

3. Jean-Baptiste André Godin décède soudainement le 15 janvier 1888 à l’âge de 69 ans. Ses funérailles ont lieu le 18 janvier suivant. Il avait exprimé la volonté de reposer sous une simple plate-tombe dans la partie supérieure du jardin d’agrément du Familistère. L’idée d’ériger un monument à l’emplacement de sa tombe naît, au cours des semaines suivantes, des discussions de Marie Moret avec les membres du conseil de gérance de la Société du Familistère, son principal organe de direction, et avec les exécuteurs testamentaires de Godin.

4. En février 1881, Godin choisit deux personnalités politiques de l’Aisne, Ernest Ringuier (1825-1888) et Gaston Ganault (1831-1894), pour exécuteurs testamentaires dans le but d'assurer l'avenir de l'Association coopérative. La mort d’Ernest Ringuier quelques semaines après Godin, le 13 février 1888, laisse Gaston Ganault unique exécuteur testamentaire de Godin. Avocat à Laon (Aisne), Ganault devient adjoint au maire de Laon en 1870 ; il est élu en même temps que Godin député de l'Aisne à l'Assemblée nationale en 1871 et retrouve son siège en 1881 et en 1885.

5. Plusieurs statuaires proposèrent leurs services ou furent approchés pour la réalisation du monument funéraire de Godin. Tony-Noël, Bernard Steüer (1853-1913), sculpteur recommandé par Ringuier avant son décès (lettre de Marie Moret à Gaston Ganault, 25 février 1888), et un certain Pyamont, auteur d’une statue de Voltaire (lettre de Marie Moret à Pyamont, 22 mai 1888). Le 25 février 1888, Marie Moret écrit à Bernard Steüer une lettre qui contient les mêmes indications que celles qu’elle communique le lendemain à Tony-Noël.

6. Marie Moret envoie les plans de la zone concernée à Tony-Noël le 28 février 1888.

7. Le 6 mars 1888, Marie Moret reçoit quatre projets de la part de Tony-Noël. Deux d’entre eux sont conservés dans les collections du Familistère de Guise (inv. n° 1999-3-27 et 1999-3-28) : ils sont signés par l’architecte Charles-Edouard Leclerc (1843-1915) ; le premier est daté de février 1888. Le 12 mars suivant, elle demande à Tony-Noël une évaluation du prix de chacun des projets. L’assemblée générale des associés approuva à l’unanimité le 29 avril 1888 la proposition du conseil de gérance d’ériger simultanément deux monuments en l’honneur de Godin, pour une somme de 100 000 F : une statue à son effigie sur la place du Familistère et un monument funéraire sur sa tombe dans le jardin d’agrément (Le Devoir, 13 mai 1888, p. 314-315). Le 17 mai 1888, Marie Moret annonce à Bernard Steüer que le conseil de gérance a choisi Tony-Noël et Amédée Donatien Doublemard (1826-1900), auteur en 1882 de la statue de Camille Desmoulins inaugurée en 1890 sur la place d’Armes de Guise, pour exécuter « ensemble » les monuments.

8. Les « affaires » sont celles de la succession de Godin : « Toutes ces préoccupations d’affaires auxquelles je n’entends rien me cassent la tête et me sont odieuses, écrit Marie Moret à Alexandre Tisserant, le 26 janvier 1888. Cela joint aux peines de l’épreuve que je traverse me ferait succomber si cela devait durer… ajoutez le poids de la Gérance en perspective, et qui dimanche peut-être, dimanche très probablement va être une réalité ! » Marie Moret est, malgré ses réticences, élue le 29 janvier 1888 administratrice-gérante de l’Association coopérative du capital et du travail pour succéder à Godin, fonction qu’elle occupe jusqu’au 1er juillet 1888.

9. L’ami de Tony-Noël est peut-être l’architecte Charles-Alfred Leclerc, qui obtint le Grand Prix de Rome en architecture en 1868 et séjourna à la Villa Médicis en même temps que le sculpteur.

10. Le couple Godin-Moret louait à l’Association deux chambres au-dessus de leur appartement de l’aile droite du Palais social pour loger leurs hôtes. Marie Moret ne veut pas ajouter les obligations de l’hospitalité à ses embarras du moment, aussi recommande-t-elle à Tony-Noël de loger à l’hôtel de la Couronne, qui se situait au 23, place d’Armes à Guise, non loin du Familistère.

11. Le mausolée de Godin inauguré en 1889 est constitué d’un obélisque orné de grandes figures de bronze : sur la face antérieure se trouve le buste de Godin par Tony-Noël, surmonté d’une allégorie de l’immortalité de l’âme ou de la vie de l’esprit après la mort du corps ; de part et d’autre de la base de l’obélisque sont représentées les allégories réalistes du Travail et de la Famille.

12. Le modèle ayant servi à la réalisation du buste en bronze pour lequel Godin avait posé en 1881.

13. Tony-Noël fait savoir à Marie Moret le 6 mars 1888 que le coût d’une nouvelle épreuve en bronze du buste de Godin est de 2000 F (lettre de Marie Moret à Tony-Noël, 12 mars 1888).

14. Le mausolée est érigé en pierre bleue de Soignies.

 


 

Vue d'une lettre manuscrite

Lettre de Marie Moret à Glady Cavelier, 25 avril 1892, copie à la presse d’un manuscrit, archives du Familistère de Guise (inv. n° 1999-09-52).

MARIE MORET À GLADY CAVELIER, 25 AVRIL 1892

 

Guise Familistère
25 avril 1892
À Madame G. Cavelier
1,

 

Madame,

J’ai l’honneur de vous adresser ci-joint le reçu de votre abonnement au « Devoir »2. Mais ce que votre cœur vous fera sentir mieux que je ne puis essayer de l’exprimer, c’est l’émotion profonde qu’à suscitée en moi votre lettre si sympathique du 23 [courant].

Je vais l’envoyer à Paris, à mon rédacteur en chef, un garçon plein de cœur qui ressentira vivement vos bonnes paroles3.

Comme vous, je suis convaincue qu’au sortir de ce monde, nous allons revivre avec ceux qui constituent notre vraie parenté, la parenté spirituelle4. Je crois que, dès ce monde, tous ceux qui s’aiment entre eux sont ensemble en esprit, et qu’ils communiquent dans le plus intime de l’être5.

Je suis heureuse de me sentir un point commun avec vous : je suis aussi venue au monde le 27 avril, en l’année 18406.

Veuillez agréer, Madame, l’expression de mon profond respect et de ma vive sympathie.

Marie Godin.

 

1. Catherine ou Glady Cavelier (Beaune, 1810 – Saumur, 1905) est institutrice depuis 1825, décorée des palmes académiques en 1887, et elle appartient au groupe phalanstérien fondé en 1840 à Saumur. Voir la notice biographique de Bernard Desmars dans le Dictionnaire biographique du fouriérisme.

2. Fondé en 1878 par Jean-Baptiste André Godin, le journal hebdomadaire puis mensuel du Familistère, Le Devoir, est consacré aux réformes sociales et au Familistère. Au décès de son mari en 1888, Marie Moret prend en charge la publication et l’administration du journal qu’elle souhaite être l’organe de propagande des idées du fondateur du Familistère.

3. Jules Pascaly (1849-1914) est rédacteur en chef du journal Le Devoir de 1888 à 1906. D’origine méridionale, il est installé à Paris où il est le rédacteur parlementaire du Petit Provençal, quotidien marseillais. Jules Pascaly est un proche du coopérateur nîmois Auguste Fabre (1833-1922). Une amitié profonde lie Marie Moret, Fabre et Pascaly.

4. Marie Moret fait siennes les théories d’Emanuel Swedenborg (1688-1772), scientifique, théologien et philosophe suédois dont elle découvre l’œuvre avec Godin lors de leur séjour versaillais (1871-1875). Les visions du mystique suédois suggèrent une correspondance entre le monde spirituel et le monde matériel ; sa philosophie fait de l’amour d’autrui un principe de la spiritualité mais aussi du comportement social des individus. « Comme l'homme vit continuellement en communion avec les habitants du monde spirituel, écrit Swedenborg, c'est pour cela même que, lorsqu'il sort du monde naturel il se trouve aussitôt avec ses semblables, avec tous ceux avec lesquels il était en communion dans le monde. […] alors il vit dans la compagnie de ceux qui lui ressemblent quant aux affections de sa volonté, et il les reconnaît comme les membres d'une même famille se reconnaissent. » (La Vraie religion chrétienne, contenant la théologie universelle de la Nouvelle Église..., Paris, Barrois l'aîné, 1802). Cette théorie de la constitution d’une « famille » post-mortem, aux liens de parenté spirituels dont les membres sont animés par des valeurs et des plaisirs de vivre communs, serait donc aussi partagée par Glady Cavelier.

5. Cette connexion spirituelle se traduit notamment dans une lettre de Marie Moret à Auguste Fabre, datée du 1er juin 1892, dans laquelle elle se reconnait appartenir à une même « famille mentale » : « Que nous avons été touchées et profondément heureuses de voir que vous ressentez aussi le fait d’un lien de parenté véritable entre nous. « Famille mentale », c’est bien cela, c’est ce que j’ai ressenti en vous voyant et l’impression n’a fait que s’accroître. »

6. Marie Moret naît le 27 avril 1840, à Brie Comte-Robert (Seine-et-Marne) de Jacques Nicolas Moret (1809-1868), maître serrurier à Brie et cousin germain de Jean-Baptiste André Godin, et de Marie-Jeanne Philippe (1808-1879).