25 février 2021

FamiliLettres : Le 25 février 1888, Marie Moret écrit à Paul Tony-Noël

En marge du projet FamiliLettres, nous vous proposons de découvrir les correspondances de Jean-Baptiste Godin et Marie Moret conservées dans les archives du Conservatoire national des arts et métiers et du Familistère.
La publication prend la forme d'une éphéméride.

À quoi pensait Marie Moret en ce 25 février 1888 ?
Au projet du mausolée de son défunt mari Jean-Baptiste André Godin, décédé le 15 janvier 1888, et elle s’en entretient avec le sculpteur Tony-Noël.

lettre de marie moret à tony noël du 25 février 1888

Première page de la lettre de Marie Moret à Tony-Noël, 25 février 1888 (Bibliothèque centrale du Conservatoire national des arts et métiers, Paris, FG 41 (3)).

MARIE MORET1 À PAUL TONY-NOËL, 25 FÉVRIER 1888

 

Guise, Familistère, 25 Février 1888

Monsieur Noël2,

Vous avez bien compris, n'est-ce pas, que la question du Mausolée de mon mari est simplement à l'étude3, que ceux à qui il plait de nous présenter des projets (tant au Conseil de Gérance de la Société, qu'à l'exécuteur testamentaire4 de mon mari et à moi), le font à leurs risques et périls, et sans qu'il y ait de notre part le moindre engagement envers tel ou tel5.

Ceci entendu, je dois vous dire que, pour nous, c'est à peine si la question est abordée.

D'abord la neige couvre toute la campagne, le plan de la partie du jardin où doit se trouver le mausolée ne sera achevé que la semaine prochaine. Il vous sera envoyé aussitôt6, comme aux autres personnes qui se sont proposées pour nous soumettre un projet.

Je ne crois pas qu'une solution intervienne avant la fin de Mars ou les premiers jours d'Avril, époque où les affaires de la succession ramèneront ici M. Ganault, Député de l'Aisne, l'exécuteur testamentaire de mon mari, et où nous pourrons alors examiner les différents projets7.

Vous me demandez quelques indications sur ce que je pourrais rêver comme allégorie qui rende l'esprit général de M. Godin. Il faudrait avoir eu le temps d'y songer pour vous répondre, et je ne l'ai pas eu encore. Il me faudrait du recueillement et les affaires ne m'en laissent aucun8. Aussi, puisque vous parlez d'amener à Guise votre ami9 (pour qu'il voie l'emplacement sans doute, mais cela probablement ne lui semblera pas aussi pressant lorsqu'il aura, outre les indications que vous avez dû lui donner, le plan de l'endroit où doit s'élever le mausolée) je dois vous dire que je vous laisserai vous installer à l'hôtel. On dit que c'est l'Hôtel de la Couronne qui est le meilleur ici. Vous y serez plus à votre aise, et de mon côté je n'ajouterai pas à des préoccupations beaucoup trop multiples pour mon tempérament et mes habitudes10. La phase dans laquelle je suis jetée depuis la mort de mon mari me rend malade. Vous avez trop bien compris la vie de recluse où je me complaisais, pour ne pas saisir quelle perturbation profonde les évènements y ont apporté, et pour ne pas comprendre l'obligation où je suis de restreindre le plus possible ces causes de trouble, en face surtout des obligations auxquelles il faut que je réponde.

Ceci dit, je reviens à l'Allégorie. N'est-ce pas surtout aux artistes à l'imaginer ? Mon mari était possédé de l'amour du bien social, il voulait l'organisation pratique du bien-être physique et moral pour tous les êtres humains sans exception, ses propositions de réforme ont embrassé tout le cadre de la vie sociale, depuis l'organisation de la Commune jusqu'à celle du gouvernement de la nation et jusqu'à la fédération même des nations.

Il a écrit un certain nombre d'ouvrages ; il a réalisé le Familistère.

Il était, en outre, profondément spiritualiste et savait bien que son tombeau ne recèlerait que la partie grossière de son enveloppe matérielle. Il serait donc bon que son Mausolée indiquât ces traits généraux11.

Vous avez sur les autres artistes qui se proposent le précieux avantage de l'avoir connu et de posséder son buste12. A ce propos, veuillez me dire si, dans le cas où l'on jugerait bon de mettre une reproduction de ce buste dans le Mausolée, vous pourriez nous le redonner en bronze et quel serait le prix de ce travail13 ?

Les intempéries sont assez vives dans notre région ; le bronze se comporterait-il bien dehors ? Le marbre serait certainement rongé très vite. Faudra-t-il du granit pour le Mausolée14 ?

Tout cela est à voir.

Merci de votre gracieuse lettre. Recevez, Cher Monsieur, les compliments de mon entourage et l'assurance de mes meilleurs sentiments,

Marie Godin 

 


1. Cette lettre n'est pas rédigée de la main de Marie Moret mais par une personne chargée de la rédaction de plusieurs lettres de sa correspondance à partir du 5 février 1888, « je me ressens trop souvent d’une fatigue de la main droite qui m’oblige à certains ménagements ».

2. Edme-Anthony-Paul Noël, dit Paul Tony-Noël (1845-1909) est un sculpteur français réputé, Grand Prix de Rome en 1868. En 1881-1882, il avait réalisé les portraits en buste de Jean-Baptiste André Godin et de Marie Moret (collection du Familistère de Guise).

3. Jean-Baptiste André Godin décède soudainement le 15 janvier 1888 à l’âge de 69 ans. Ses funérailles ont lieu le 18 janvier suivant. Il avait exprimé la volonté de reposer sous une simple plate-tombe dans la partie supérieure du jardin d’agrément du Familistère. L’idée d’ériger un monument à l’emplacement de sa tombe naît, au cours des semaines suivantes, des discussions de Marie Moret avec les membres du conseil de gérance de la Société du Familistère, son principal organe de direction, et avec les exécuteurs testamentaires de Godin.

4. En février 1881, Godin choisit deux personnalités politiques de l’Aisne, Ernest Ringuier (1825-1888) et Gaston Ganault (1831-1894), pour exécuteurs testamentaires dans le but d'assurer l'avenir de l'Association coopérative. La mort d’Ernest Ringuier quelques semaines après Godin, le 13 février 1888, laisse Gaston Ganault unique exécuteur testamentaire de Godin. Avocat à Laon (Aisne), Ganault devient adjoint au maire de Laon en 1870 ; il est élu en même temps que Godin député de l'Aisne à l'Assemblée nationale en 1871 et retrouve son siège en 1881 et en 1885.

5. Plusieurs statuaires proposèrent leurs services ou furent approchés pour la réalisation du monument funéraire de Godin. Tony-Noël, Bernard Steüer (1853-1913), sculpteur recommandé par Ringuier avant son décès (lettre de Marie Moret à Gaston Ganault, 25 février 1888), et un certain Pyamont, auteur d’une statue de Voltaire (lettre de Marie Moret à Pyamont, 22 mai 1888). Le 25 février 1888, Marie Moret écrit à Bernard Steüer une lettre qui contient les mêmes indications que celles qu’elle communique le lendemain à Tony-Noël.

6. Marie Moret envoie les plans de la zone concernée à Tony-Noël le 28 février 1888.

7. Le 6 mars 1888, Marie Moret reçoit quatre projets de la part de Tony-Noël. Deux d’entre eux sont conservés dans les collections du Familistère de Guise (inv. n° 1999-3-27 et 1999-3-28) : ils sont signés par l’architecte Charles-Edouard Leclerc (1843-1915) ; le premier est daté de février 1888. Le 12 mars suivant, elle demande à Tony-Noël une évaluation du prix de chacun des projets. L’assemblée générale des associés approuva à l’unanimité le 29 avril 1888 la proposition du conseil de gérance d’ériger simultanément deux monuments en l’honneur de Godin, pour une somme de 100 000 F : une statue à son effigie sur la place du Familistère et un monument funéraire sur sa tombe dans le jardin d’agrément (Le Devoir, 13 mai 1888, p. 314-315). Le 17 mai 1888, Marie Moret annonce à Bernard Steüer que le conseil de gérance a choisi Tony-Noël et Amédée Donatien Doublemard (1826-1900), auteur en 1882 de la statue de Camille Desmoulins inaugurée en 1890 sur la place d’Armes de Guise, pour exécuter « ensemble » les monuments.

8. Les « affaires » sont celles de la succession de Godin : « Toutes ces préoccupations d’affaires auxquelles je n’entends rien me cassent la tête et me sont odieuses, écrit Marie Moret à Alexandre Tisserant, le 26 janvier 1888. Cela joint aux peines de l’épreuve que je traverse me ferait succomber si cela devait durer… ajoutez le poids de la Gérance en perspective, et qui dimanche peut-être, dimanche très probablement va être une réalité ! » Marie Moret est, malgré ses réticences, élue le 29 janvier 1888 administratrice-gérante de l’Association coopérative du capital et du travail pour succéder à Godin, fonction qu’elle occupe jusqu’au 1er juillet 1888.

9. L’ami de Tony-Noël est peut-être l’architecte Charles-Alfred Leclerc, qui obtint le Grand Prix de Rome en architecture en 1868 et séjourna à la Villa Médicis en même temps que le sculpteur.

10. Le couple Godin-Moret louait à l’Association deux chambres au-dessus de leur appartement de l’aile droite du Palais social pour loger leurs hôtes. Marie Moret ne veut pas ajouter les obligations de l’hospitalité à ses embarras du moment, aussi recommande-t-elle à Tony-Noël de loger à l’hôtel de la Couronne, qui se situait au 23, place d’Armes à Guise, non loin du Familistère.

11. Le mausolée de Godin inauguré en 1889 est constitué d’un obélisque orné de grandes figures de bronze : sur la face antérieure se trouve le buste de Godin par Tony-Noël, surmonté d’une allégorie de l’immortalité de l’âme ou de la vie de l’esprit après la mort du corps ; de part et d’autre de la base de l’obélisque sont représentées les allégories réalistes du Travail et de la Famille.

12. Le modèle ayant servi à la réalisation du buste en bronze pour lequel Godin avait posé en 1881.

13. Tony-Noël fait savoir à Marie Moret le 6 mars 1888 que le coût d’une nouvelle épreuve en bronze du buste de Godin est de 2000 F (lettre de Marie Moret à Tony-Noël, 12 mars 1888).

14. Le mausolée est érigé en pierre bleue de Soignies.

Notice créée le 24/02/2021. Dernière modification le 26/02/2021.