28 décembre 2020

FamiliLettres: le 28 décembre 1891, Marie Moret écrit à Auguste Fabre

Dans le cadre du projet FamiliLettres, nous vous proposons de découvrir les correspondances de Jean-Baptiste Godin et Marie Moret conservées dans les archives du Conservatoire national des arts et métiers et du Familistère.
La publication prendra la forme d'une éphéméride.

En ce jour du 28 décembre, il s'agit d'une lettre de Marie Moret à Auguste Fabre, ancien associé du Familistère et ami proche de Marie Moret.

 

 

Lettre de Marie Moret à Auguste Fabre, 28 décembre 1891, copie à la presse d’un manuscrit, archives du Familistère de Guise
(inv. n° 1999-09-51
)

MARIE MORET Á AUGUSTE FABRE 1, LE 28 DÉCEMBRE 1891

 

28 décembre 1891 2

Dear great friend 3,

Je suis dans mes lettres de jour de l’an, et comme vous et Pascaly 4 êtes au rang de nos plus chères affections, je ne puis clore mon courrier sans en mettre une pour vous. Ce ne sera que quelques lignes mais vous sentirez bien qu’elles viennent du cœur.
Ayez donc tout le bonheur possible, dear great friend, vous qui ne séparez pas votre bonheur du bonheur universel 5 !
L’affreux temps que nous avons par ici est cause que Pascaly se ressent d’influenza 6. Il a gardé la chambre depuis trois jours. Il me dit qu’il va mieux. Je le prie instamment de ne pas faire d’imprudence. Le cher garçon !

Et vous comment vous portez-vous ? Le temps vous a-t-il permis de continuer vos chasses 7 ?
Donnez-nous bientôt de vos chères nouvelles. Dites-nous si vous n’apercevez pas des points noirs à l’horizon pour 1892 ? Si vous croyez que les traités de commerce de la triple alliance 8 devenue la quadruple ou quintuple ou sextuple alliance sont un acheminement à la constitution des États-Unis d’Europe 9, et si la France finira par s’y rallier ?

Les affaires continuent de bien aller dans l’association, au point de vue commercial et industriel. Quant au point de vue moral, vous savez comme c’est difficile à apprécier ! Tout a l’air bien. C’est tout ce que je puis dire 10.

Votre « Émancipation 11 » marche bien. Je m’en réjouis. J’espère que l’entente avec la Ligue pour le relèvement de la Moralité 12 va vous valoir de nouveaux et nombreux abonnés.

Au revoir, dear great friend, vous avez bien compris qu’Émilie et Jeanne 13 s’unissent à moi dans cette lettre, et que ce sont les plus affectueux souvenirs de trois personnes que je vous offre.
À vous de tout cœur,
Marie Godin

 


1. Auguste Fabre (Uzès, 1839 - Genève, 1922) est le fils d'un pasteur protestant fouriériste, partisan lui-même de la doctrine de Charles Fourier, pacifiste, féministe, militant de la coopération et l'un des fondateurs de l'École de Nîmes. Il est appelé au Familistère de Guise par Jean-Baptiste André Godin où il remplit les fonctions d'économe de l'Association coopérative du capital et du travail en 1880-1881. Marie Moret devient une amie proche de Fabre après la mort de Godin en 1888. Elle séjourne l'hiver chez Fabre à Nîmes avec sa sœur Émilie Dallet et la fille de celle-ci, sa nièce, Marie-Jeanne Dallet. Une biographie détaillée d'Auguste Fabre par Bernard Desmars est consultable en ligne sur le Dictionnaire biographique du fouriérisme.

2. Le lieu de rédaction de la lettre n'est pas indiqué : elle est rédigée au Familistère de Guise que Marie Moret ne quitte qu'à la belle saison pour séjourner à quelques kilomètres de là dans sa petite maison de lesquielles-Saint-Germain ou bien à Nîmes chez Auguste Fabre.

3. Dans sa correspondance, Marie Moret s'adresse habituellement ainsi à Auguste Fabre avec qui elle partage un goût et un intérêt pour la langue anglaise.

4. Jules-César Pascaly (1849-1914) est un journaliste français, rédacteur en chef du journal du Familistère Le Devoir à la fin du XIXe siècle et correspondant à Paris du Petit Provençal, journal publié à Marseille. Pascaly s'intéresse à la coopération et au pacifisme. C'est un ami d'Auguste Fabre et de Marie Moret avec laquelle il poursuit la publication du Devoir après la mort de Godin.

5. L'expression est employée par Charles Fourier en 1822 dans son Traité de l'association domestique-agricole.

6. Grippe épidémique.

7. On ne sait à quel genre de chasse Marie Moret fait référence.

8. Accord de défense conclu en 1882 par l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et l'Italie visant à isoler la France. Marie Moret fait souvent part à Auguste Fabre de son inquiétude à l'égard des tensions internationales et de leurs conséquences possibles sur sa situation et celle de sa sœur et de sa nièce.

9. L'expression « États-Unis d'Europe » est employée par Victor Hugo à l'ocassion de son discours d'ouverture du Congrès de la paix de 1849 à Paris. Elle devient en 1867 le titre du journal de la Ligue internationale de la paix et de la liberté.

10. À la mort de Godin en janvier 1888, Marie Moret remplit provisoirement la fonction d'admistratrice-gérante de l'Association coopérative du capital et du travail. Elle démissionne en juillet 1888 et redevient simple associée, observatrice des activités de l'Association. Dans sa correspondance avec Auguste Fabre, notamment, elle déplore parfois le manque d'esprit coopératif des associés. Á l'occasion de l'assemblée générale ordinaire d'octobre 1891, le rapport moral de l'administrateur-gérant François Dequenne indique : « Au point de vue général, la situation moral de notre société est toujours bonne et si nous devons parfois sévir et réprimer quelques abus inhérents à la faiblesse humaine, il n'en n'est pas moins vrai que la masse des membres de notre association est bonne et se pénètre des devoirs qui lui incombent. ». Il conclut ainsi le rapport financier de l'Association : « si au point de vue des bénéfices à partager, la situation est apparemment moins belle que les années antérieures, elle est toujours bonne et propère au point de vue général » (Le Devoir, 1891, p. 621 et 632).

11. L'Émancipation est le titre du journal mensuel fondé à Nîmes en 1886, organe de l'École coopérative dite de Nîmes dont Auguste Fabre, Édouard de Boyve et Charles Gide sont les initiateurs.

12. En décembre 1891, le journal L'Émancipation et la Ligue pour le relèvement de la moralité publique, fondée en 1883 par des protestants abolitionnistes en matière de prostitution, font alliance pour que soit publié un Bulletin de la Ligue sous la forme d'un supplément du journal. Cet accord permet à L'Émancipation de compter 500 abonnés supplémentaires (L'Émancipation, 15 décembre 1891).

13. Émilie Dallet née Moret en 1843 est la sœur cadette de Marie Moret (1840-1908). De son mariage avec Pierre-Hippolyte Dallet, capitaine au long cours décédé en 1882, Émilie a une fille, Marie-Jeanne Dallet née à Guise en 1872. Emilie Dallet est associée de l'Association coopérative du capital et du travail et dirige les écoles du Familistère à la fin du XIXe siècle. Émilie et Marie-Jeanne vivent au Familistère, dans un appartement contigu à celui qu'occupe Marie Moret dans l'aile droite du Palais social. Marie-Jeanne Dallet épouse à Nîmes en 1901 Jules Prudhommeaux (1869-1948), historien, coopérateur et pacifiste.