26 janvier 2021

FamiliLettres : Le 26 janvier 1858, Godin écrit à Victor Calland

En marge du projet FamiliLettres, nous vous proposons de découvrir la correspondance de Jean-Baptiste Godin et Marie Moret conservées dans les archives du Conservatoire national des arts et métiers et du Familistère.
La publication prend la forme d'une éphéméride.

A quoi pensait Godin en ce 26 janvier de 1858 ?
À la construction du Familistère, dont il s'entretient avec l'architecte Victor Calland.

Vue d'une lettre manuscrite

Première page de la lettre de Godin à Victor Calland, 26 janvier 1858 (Bibliothèque centrale du Conservatoire national des arts et métiers, Paris, FG 15 (5))

GODIN À VICTOR CALLAND, 26 JANVIER 18581

 

Guise, le 26 janvier 1858

Monsieur Calland2,

Quelques jours d’indisposition ont été cause du retard que j’ai mis à répondre à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 5 courant par suite de la visite que j’ai eu la satisfaction de recevoir de M. Albert Lenoir et de M. Carlotti3. M. Lenoir m’a bien soumis le plan d’un palais de famille4 conçu en vue des besoins des classes moyennes et aisées5 mais il a reconnu avec moi que cela ne pouvait répondre aux exigences du projet que j’ai conçu sans des modifications sérieuses. Dans un tel projet tout s’entraîne et il est difficile d’en modifier les parties sans perdre beaucoup des avantages de l’économie du projet. D’un autre côté, ce que je dois faire doit être facilement extensible et me permettre de commencer par un essai sur une échelle restreinte destinée à recevoir graduellement des développements6. C’est ce qui est assez difficile avec le projet que M. Lenoir m’a fait voir.

Depuis lors, j’ai repris mes études sur cette question sans désemparer7. Elles avancent et s’il vous est agréable quand elles seront complètes d’en recevoir communication, je me ferai un véritable plaisir de vous les communiquer. C’est alors seulement que nous pourrions voir ensemble dans quelle mesure vous pourriez m’aider8.

Vous me faites l’honneur de me demander mes réflexions sur la valeur de vos conceptions. À première lecture de votre brochure sur la suppression des loyers9, je vous ai rangé au nombre des pionniers qui apportent l’une des meilleures pierres à l’édification du monde nouveau et je trouve la vôtre une des meilleures. Je désire ardemment vous voir mis à même de réaliser vos projets et je ne mets nullement en doute les conséquences de leur haute portée sociale.

Quand j’irai à Paris, je me ferai un devoir et un plaisir de vous voir. Nous en reparlerons.

Veuillez agréer l’assurance de ma parfaite considération et de mes sentiments dévoués.

Godin

 


1. Transcription du texte de la copie à la presse de la lettre de Godin à Calland du 26 janvier 1858, dans l’un des registres de la correspondance de Godin conservés au Conservatoire national des arts et métiers à Paris (CNAM FG 15(5), folios 71 et 72). Cette lettre a été publiée en 2008 dans le recueil Lettres du Familistère (Éditions du Familistère, 2008).
2. Une biographie détaillée de Victor Calland (1807-1865) par Bernard Desmars est consultable en ligne sur le Dictionnaire biographique du fouriérisme.
3. Albert Lenoir (1801-1891), architecte et historien de l’architecture médiévale (biographie sur le site de l’Institut national d’histoire de l’art) ; Carlotti, collaborateur de Victor Calland.
4. Victor Calland et Albert Lenoir sont les auteurs d’un projet de « palais de famille » (Institution des palais de famille, solution de ce grand problème : le confortable de la vie à bon marché pour tous, Paris, N. Chaix, 1855) qui retient l’attention de Godin. Ce palais sociétaire inspiré du phalanstère de Charles Fourier consiste en une unité d’une centaine de ménages qui deviennent copropriétaires après vingt ans de location. Godin sollicite la collaboration de l’architecte le 1er décembre 1857 : « Depuis longtemps j’ai conçu le projet de faire construire des habitations pour les ouvriers employés dans mon établissement, mais au nombre des difficultés que ce projet présente pour sa réalisation figure celle de la conception architecturale ».
5. Godin souligne auprès d’autres fouriéristes cette particularité de son projet : « Pionniers d'une même idée, il nous appartient à tous dans notre sphère d'en attaquer les difficultés : vous l'abordez par le côté de la fortune et de la richesse, et moi par celui de la misère et de la pauvreté », écrit-il à Jules Delbruck le 25 novembre 1862.
6. « Je fais en ce moment des études d'habitations sociétaires qui me surprennent singulièrement dans la possibilité qu'il y aurait de remplacer les habitations d'un millier d'ouvriers ou de villageois par un palais qui coûterait moins d'un million. Nous reparlerons de cela dans quelques années » (lettre à François Cantagrel, 21 janvier 1858).
7. La réalisation du Familistère doit être progressive parce que cet habitat collectif est expérimental et que l’industriel en finance seul la construction. Godin choisit d’édifier successivement trois immeubles juxtaposés qui constituent trois ailes d’un même palais.
8. Cette lettre met en réalité un terme à la brève collaboration de Calland au projet de Godin. Godin sera l’architecte du Familistère.
9. Calland (Victor), Lenoir (Albert) et Noiron (Louis de), Suppression des loyers par l'élévation de tous les locataires au droit de propriété, Paris, Ledoyen, 1857. Cette brochure reprend la description du palais des familles, « un monument unitaire, une vaste maison organisée, un grand château », dans lequel tout individu « devient donc à la fois Propriétaire, Sociétaire et Capitaliste ».

Pour aller plus loin :
Lettres choisies de Jean-Baptiste André Godin
Lettres du Familistère aux éditions du Familistère, 2011.