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le Familistère vu par...
Hugues Fontaine
Alejandra Riera    Georges Fessy
Prsentation de la campagne photographique

Photographe et documentariste n en 1959, Hugues Fontaine accomplit un travail o alternent le proche et le lointain, la France du nord et l'Afrique ou le Moyen-Orient. Ici et l-bas, il choisit de reprsenter les milieux de l'activit ou de la prsence humaine. Une photographie suffisamment proche et suffisamment lointaine, ni portrait ni paysage, pas exactement narrative. Cette juste distance ferait l'quilibre de l'image, si Hugues Fontaine n'avait une inclination pour les mondes fragiles et s'il n'tait l'oprateur patient des accidents ou des concidences photographiques remarquables.

Hugues Fontaine a notamment publi Euphrate, le pays perdu (Actes Sud, 2000), "Le silence, ce vide" dans Reconstructions en Picardie aprs 1918 (R.M.N., 1999), "Zanzibar travers la photo" dans Zanzibar aujourd'hui (Karthala et IFRA, 1998), Empreintes. Itinraire photographique du Maroc la Turquie (A.D.P.F., 1997), Portuaires (A.I.V.P., 1993).

A la suite des campagnes photographiques organises aux XIXme et XXme sicles par l'Association coopérative du Capital et du Travail, le Syndicat Mixte du Familistère Godin a souhait en 2001 demander Hugues Fontaine la cration d'images sur le sujet du Palais social.
Une commande sans arrire-penses, qui n'exprimait pas d'intention sur la technique et la forme des images ou sur l'utilisation qui en serait faite. Le photographe et son commanditaire ont simplement convenu d'un mode opratoire : la campagne serait longue d'une anne ; elle comprendrait deux priodes. La premire devait tre vritablement exploratoire sur les plans de la mise au point du sujet ou de la technique. La seconde priode devait consister dans l'approfondissement des pistes juges intressantes.

La photographie numrique s'est rapidement impose. Non par plaisir technologique - trs relatif avec l'appareil modeste utilis dans la premire priode - mais pour une certaine qualit du rendu somme toute aussi proche du dessin que de la photographie argentique. La douceur des contrastes de l'image numrique accorde un caractre intime l'imposant Palais social. La technique numrique offre en outre la possibilit au photographe de matriser toute la chane graphique, de la prise de vue l'preuve.

L'approche de la ralit du Palais social s'est affine pour se concentrer sur les usages du Familistère, au-del des activits proprement dites, aujourd'hui fugaces. Un pavement humide, une porte entr'ouverte, l'usure d'un sol, une ombre dans l'escalier signifient exactement et potiquement la prsence des habitants et leurs pratiques du Familistère. Cette représentation intérieure du lieu et de son environnement touche au mystrieux dans certains espaces retirs o les traces de la circulation et de l'occupation frappent encore davantage.

La slection finale de la campagne comprend 58 images. Des preuves de format 20x30 cm excutes par Hugues Fontaine, ont t prsentes de mai septembre 2003 dans la mercerie du Palais social, o elles taient associes une mosaque (85 x 62 cm) de photographies de plus petit format destine voquer l'exploration du sujet au cours de la campagne. Les tirages ont intgr les collections du Familistère de Guise.

La campagne photographique confie Hugues Fontaine a reu le soutien du département de l'Aisne, de la Ville de Guise, de l'Association Pour la Fondation Godin, de la Rgion Picardie, de l'Etat (Ministre de la Culture) et de la communauté europenne.



Les jours s'en vont
un texte de Hugues Fontaine, mai 2003


Je me souviens de ma surprise en pntrant pour la premire fois dans la cour intérieure du btiment central : sous une charpente en bois d'une porte impressionnante, un volume hors du commun. On se dit : quel luxe d'air et d'espace ! La deuxime image que je conserve du Familistère, c'est le passage, discret, rapide, presque furtif, de quelques habitants sur les coursives. Ce dcalage d'chelle, je le retrouve ensuite dans de nombreuses photographies faites pendant les deux annes au cours desquelles j'ai arpent le "palais social".

Le Familistère en impose. Les espaces publics captivent l'attention, qu'ils soient vastes ou qu'ils favorisent des circulations au cur même du projet d'habitation communautaire : communication entre les tages, entre sans fermeture sur les espaces partags... Le Familistère a l'austrit fonctionnelle de son projet : apporter aux ouvriers de l'usine " les quivalents de la richesse ". Il rvle le caractre pratique de son inventeur, qui fut d'abord serrurier. Construit en briques rouges, l'instar des grandes btisses industrielles et des maisons de matre du Nord de la France, il offre nanmoins d'tonnantes dcorations ralises au moyen d'assemblages inventifs de briques ou de jointoiements astucieux. Il faut imaginer le luxe que reprsentaient en Thirache ds 1859 ces habitations hautes de trois tages ! Mais le temps a pass, les btiments se sont dgrads. Les abords du site ont chang. Surtout, le Familistère ne fonctionne plus dans son rapport organique avec l'usine, par l'association de ses habitants. A l'activit bourdonnante qui devait emplir les rues intérieures (plus d'un millier d'habitants vers 1880) a succd une frquentation manifestement plus rare des espaces communs. Les passages entre les trois ailes ont t ferms. La manire d'habiter le Familistère a chang.

Au fur et mesure de mes visites, les photographies ont commenc signaler certains lieux marquants du Familistère. En rendant compte de leur usage actuel et en rvlant, comme en ngatif, combien ces lments avaient t constitutifs du programme de Godin, du caractre pragmatique de sa vision sociale de l'habitat. J'ai photographi les lieux de passage : escaliers, coursives, portes, halls. J'ai cherch capter les allers-retours du regard, entre intérieur et extrieur. J'ai voulu comprendre la situation des btiments, non seulement les ailes habites, mais aussi le thtre, les coles, les économats, le lavoir-piscine. Le Familistère est spar de l'usine par l'Oise, entour d'un parc, d'une ancienne peupleraie, agrment d'un jardin, un peu l'cart de la ville. La dimension sonore des espaces intérieurs - que traduit plutôt mal la photographie mais qui dit beaucoup du caractre singulier du Familistère aujourd'hui - a certainement influenc ma perception. Isols, rpercuts dans le vaste espace des cours, les bruits de la vie quotidienne clatent comme des vnements singuliers, colors d'un cho trange. Au fil du travail, Les jours s'en vont sont devenus une manire de chroniques, un peu mlancoliques, du Familistère, et le portrait, teint par les menus vnements du temps qui passe, de cet ensemble tonnant voulu par Jean-Baptiste Andr Godin, promis maintenant un autre avenir.

Je mesure la difficult de se reprsenter le Familistère sans y tre all. Il faut s'y rendre et, sur place, voquer l'histoire du lieu. Je ne sais pas si mes photographies permettent de se faire une ide de l'ensemble ; je crois qu'il est intressant de les voir sur le site, prsentes dans l'ancienne mercerie. Ce n'est pas un des moindres paradoxes du Familistère de Guise que soit largement connue l'expérimentation d'une "utopie sociale", telle que la conut Godin, mais que le site lui-même, retiré dans les plaines de Thirache, demeure un "ailleurs".

Pour avoir un aperu gnral du travail de Hugues Fontaine : www.huguesfontaine.com
Le programme de valorisation du Familistère Godin de Guise est financé par le département de l'Aisne, la ville de Guise,
l'Etat, l'Europe et la rgion Picardie.