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Jean-Baptiste-André Godin (1817-1888)
et Marie Moret (1840-1908)

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Chronologie
L'apprenti-serrurier.

Jean-Baptiste-André Godin naît en 1817 à Esquéhéries, petit village de l'Aisne situé 20 km au nord de Guise. C'est un enfant joueur mais fait "esclave" de sa petite soeur, désireux d'apprendre mais déçu par l'école, croyant fervent mais détourné de la pratique religieuse par la maladresse du curé du village. Fils d'un modeste artisan serrurier, il doit très tôt apprendre le métier paternel malgré son ambition de suivre des études supérieures qu'il forme en lisant les livres de colportage achetés avec ses économies. Le jeune Godin est un adolescent imaginatif : la contrarité lui fait espérer une carrière dans les arts manuels. Il conçoit en 1835 de se perfectionner en théorie et en pratique hors de l'atelier paternel et décide de partir pour Paris puis dans le midi de la France avec son cousin germain Jacques-Nicolas Moret, serrurier comme lui.

Cette période d'apprentissage professionnel de 1834 à 1837 est décisive dans la formation intellectuelle et politique de Godin. Ouvrier, il découvre par lui-même les effets néfastes du libéralisme économique sur la valeur du travail ; il prend conscience de la "question sociale" - la pauvreté des classes populaires dans le bouleversement de l'industrialisation. Il assiste aux discussions entre ouvriers, écoute les orateurs traiter de justice, de morale ou de réforme sociale. Critique et pragmatique, Godin ne retient rien d'assuré ou de réalisable dans les exposés des doctrines communistes ou saint-simoniennes. Quand il rentre Esquéhéries, Godin n'emporte pas de certitude politique ou professionnelle mais il a pris une mesure du monde et de ses propres capacités.

Chef d'entreprise et "Phalanstérien"

De 1840 à 1848 le cours des événements se précipite : Godin se marie, crée une entreprise, découvre le fourièrisme, installe sa manufacture à Guise, s'engage en politique. Jean-Baptiste-André Godin épouse en février 1840 Esther Lemaire dont il aura un fils unique, Emile (1840-1888). Grâce au pécule offert par les parents du jeune couple, il ouvre la même année un atelier de fabrication d'appareils de chauffage en fonte de fer. En 1842, Godin lit un compte-rendu de la doctrine de Charles Fourier (1772-1837) dans un journal local, le " Guetteur de Saint-Quentin ". C'est une révélation. Le jeune industriel trouve dans l'idée de l'association du capital et du travail la formule de la réforme sociale, une boussole. Godin soutient dès lors "l'école sociétaire" dirigée par le disciple de Fourier, Victor Considérant. Dès 1843, il devient actionnaire de La Démocratie pacifique (1843-1851), principal périodique fouriériste. Il se lie durablement avec certains socialistes comme François Cantagrel. En 1846, Godin transfert à Guise sa fonderie qui emploie seulement quelques ouvriers. En avril 1848, Godin est suffisamment engagé aux côtés des fouriéristes pour se présenter sous l'étiquette de "Phalanstérien" aux élections législatives l'Assemblée nationale. L'échec électoral de Godin sera déterminant pour l'expérience de Guise.

Godin ne siègera pas l'Assemblée et pourra se consacrer au développement de la manufacture de Guise ; même s'il est inquiété après la répression du mouvement populaire de juin 1848, il n'aura pas àsubir l'exil auquel sont contraints de nombreux républicains avec le coup d'Etat du prince président Louis-Napolon Bonaparte le 2 décembre 1851.

L'expérimentateur

A partir de 1848, les espoirs déçus des socialistes français vont se reporter sur les Etats-Unis. L'émigration en "Icarie" organisée par le communiste Etienne Cabet débute en février 1848. En 1853, l'école sociétaire dispersée fonde la société de colonisation du Texas. Godin souscrit pour 1/50e du Capital de cette Société. Le projet est placé sous la conduite de Victor Considérant parti en avant-garde au Texas. En 1857, Godin constate l'échec de la colonie et l'impuissance de ses dirigeants ; malgré les dommages financiers que lui cause cette affaire, il forme le projet de tenter à Guise une expérimentation pratique des doctrines fouriéristes qu'il passe au crible de sa connaissance des réalités économiques et sociales. L'usine de Guise emploie alors 300 personnes ; depuis 1854 elle a une succursale à Bruxelles. C'est d'ailleurs dans la capitale belge que Jacques-Nicolas Moret, installé à Guise en 1856 et probablement conseillé par Godin, envoie sa fille Marie reprendre ses études après son apprentissage de lingère.

De 1859 à la guerre franco-prussienne de 1870, Godin, bientôt assisté de Marie Moret de retour de Bruxelles, se consacre entièrement la construction du Palais social, au développement de son établissement industriel et l'expérimentation progressive de l'association du capital et du travail. Godin s'installe au Familistère ds l'achèvement en 1860 du premier pavillon d'habitation. Les réticences de son épouse Esther Lemaire l'entreprise du Familistère - " L'entreprise du Familistère était bientôt considérée comme une folie, et devenait un sujet d'amères critiques intérieures " (Solutions sociales, 1871, p.519) - et l'intimité de Godin avec sa secrétaire Marie Moret provoque dès 1862 la séparation du couple Godin-Lemaire. La procédure de divorce et ses implications financières (" Godin-Lemaire " est la raison sociale de la manufacture) ne s'achèvera qu'en 1877. Emile Godin (1840-1888), fils de Jean-Baptiste se trouve dans une situation inconfortable, non seulement en raison de la séparation de ses parents, mais aussi du fait de l'opposition idéologique de son père à la succession par héritage : " L'hérédité est donc condamnée comme système de pouvoir dirigeant du Palais social ", écrit celui-ci en 1870 (Solutions sociales, 1871, p.627). N'ayant pas reconnu chez son fils les qualités requises, J.-B.-A. Godin écarte finalement Emile de la direction de l'usine en 1877 et se brouille avec lui. Marie Moret se voit confier la direction des services de l'enfance (crèches et écoles). La jeune femme vit librement avec Godin ; elle porte les cheveux courts, elle écrit avec aisance, pratique la langue anglaise. Marie Moret est l'expression de la volonté de l'émancipation des femmes au Familistère. En 1870, Godin juge l'expérience du Familistère suffisamment avancée pour proposer au public une démonstration par les faits des principes de la réforme sociale : Solutions sociales parait en 1871.

Godin & Cie

A la chute de Napolon III, Jean-Baptiste-André Godin croit que la nouvelle République sera l'occasion d'un changement d'échelle, du passage de l'expérimentation à l'organisation nationale de la mutualité sociale. Il s'engage dans la vie publique locale et nationale : Godin sera maire de Guise, conseiller général et député de l'Aisne. Il publie un nombre important de textes vulgarisant ses idées fondamentales sur la répartition des richesses, la valorisation du travail, le mutualisme, la démocratie et le suffrage universel, l'hérédité nationale, l'habitat unitaire. Marie Moret accompagne Godin à Versailles où siège l'Assemblée Nationale. Pendant ce séjour, le couple lit les oeuvres du mystique suédois Swedenborg. L'anticlérical Godin est diste. Il partage avec les socialistes utopistes une croyance en un Dieu transcendant et l'adhésion une religion laïque qui se confond avec le socialisme.

Godin ne se présente pas aux nouvelles élections législatives de 1876. L'expérimentateur social hors pair a été un politicien modeste de la République parlementaire. Godin conserve un mandat local de conseiller général et s'attache à construire l'avenir du Palais social : l'Association coopérative du Capital et du Travail, société du Familistère de Guise Godin & Cie est fondée le 13 août 1880. La remarquable revue hebdomadaire Le Devoir. Revue des questions sociales que Godin crée à Guise en 1878 pour diffuser l'exemple du Palais social, a une orientation internationaliste affirmée. Elle sera en particulier l'instrument de la société de paix et d'arbitrage international fondée en 1886 au Familistère.

Esther Lemaire disparaît en 1881. J.-B.-A. Godin et Marie Moret se marient civilement le 14 juillet (!) 1886. Un peu plus tôt en 1883, il reçoit la croix de chevalier de la Légion d'Honneur mais la même année est battu aux élections cantonales. La reconnaissance publique du fondateur du Familistère est mitigée. La réussite du Familistère est pourtant incontestable. En 1887, les usines de Guise et Bruxelles emploient plus de 1500 personnes ; le Palais social abrite 500 familles ; la participation, la mutualisation et finalement l'autogestion de la cité par ses habitants-travailleurs ont été développées à un point très avancé. Le 30 juin de la même année, Jean-Baptiste-André Godin rédige son testament par lequel il lègue 3.100.000 Francs à l'Association coopérative du Capital et du Travail. Il meurt en réformateur le 17 janvier 1888, deux semaines après le décès de son fils Emile. Il est inhumé en fondateur dans la partie haute du jardin d'agrément du Familistère.

Epilogue

On assiste, aussitôt après la mort de J.-B.-A. Godin, à la fabrication monumentale et littéraire de la figure du pre-fondateur. La société érige en 1889 une statue Godin sur la place du Palais et un mausolée sur sa tombe. Elle éditera après 1918 des petits bustes en plâtre pour la dévotion domestique. Marie Moret travaille inlassablement à l'édition des manuscrits de son mari. Cette entreprise commmorative contribue à forger l'identité familistérienne. Elle a indéniablement son utilité sur le plan historique mais probablement et involontairement troublé le sens du projet de Jean-Baptiste-André Godin. Godin fait l'objet d'un "malentendu historique" écrivait avec justesse Guy Delabre en 1988 [Godin et le Familistère de Guise àl'épreuve de l'histoire, 1989], qui relevait l'absence de postérité et le caractère inclassable du personnage parmi les raisons de son oubli au XXme siècle. Godin n'impose pas une conception globale de la société ; il ne se retranche pas davantage dans la philanthropie ou le paternalisme. L'originalité et l'ampleur de son expérimentation rsistent aux simplifications conservatrices ou librales.



Le programme de valorisation du Familistère Godin de Guise est financé par le département de l'Aisne, la ville de Guise,
l'Etat, l'Europe et la rgion Picardie.